«La communauté rurale est glorifiée comme mode de vie naturel, sain et empreint de spiritualité.» - «La communauté rurale est glorifiée comme mode de vie naturel, sain et empreint de spiritualité.»

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null «La communauté rurale est glorifiée comme mode de vie naturel, sain et empreint de spiritualité.»

«La communauté rurale est glorifiée comme mode de vie naturel, sain et empreint de spiritualité.»

Interview avec Sabrina Contratto Ménard, arch. dipl. EPF SIA CAS Urban Management

La densification est un sujet important; or, aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes aimeraient une maison avec un jardin entouré d’une haie. Comment expliquez-vous ce désir?

Permettez-moi à ce sujet un retour en arrière. Jusqu’à ce jour, la Suisse est le seul pays issu d’une fusion entre noyaux urbains et ruraux, et non de l’expansion à partir d’un centre. C’est en particulier après la Seconde Guerre mondiale que l’idée de soutenir consciemment l’anti-urbain en vue d’armer moralement le pays a gagné en importance. Ce sont le sol, la nature et les montagnes qui ont formé notre Suisse.

Johanna Spyri a illustré cette conception dans l’histoire de «Heidi», où la communauté rurale est glorifiée comme un mode de vie naturel, sain et empreint de spiritualité, tandis que la grande ville est le lieu d’une vie artificielle, matérialiste et malsaine. Cette pensée fondamentale reste profondément ancrée dans la tête des Suisses. Les jeunes gens qui souhaitent vivre à la campagne y ont souvent grandi eux-mêmes. Le souvenir d’une vie «pleine d’aventures», de voisinages et d’espaces limités bien circonscrits revient à nouveau avec force au premier plan au moment de fonder une famille. Mais  lorsque le nid est déserté, le souvenir d’une vie urbaine antérieure se substitue à ce besoin et les personnes plus âgées sont à nouveau attirées de plus en plus par la ville.

 

Quels avantages un quartier densifié présente-t-il pour les habitants?

D’innombrables! A mon sens, un quartier densifié signifie d’abord être à distance de marche de tout, que ce soit de l’épicerie, de la pharmacie, du centre de fitness, des écoles, des parcs ou du restaurant italien du coin, ainsi que, dans le cas pour moi idéal, de son lieu de travail.

Le voisinage y retrouve aussi une nouvelle signification si les lieux de rencontre répondent aux différents besoins. Des quartiers densifiés et bien conçus redonnent à la ville la qualité de la communauté villageoise susmentionnée, avec l’avantage d’une présence d’infrastructures suffisantes.

 

Existe-t-il des tendances en matière de stratégie de densification, et si oui lesquelles?

La nouvelle loi sur l’aménagement du territoire de 2014 a marqué le début de la phase 3 du développement de l’urbanisation. Après la phase 1, Construction sur les surfaces libres, et la phase 2, Aménagement des friches industrielles, nous en sommes maintenant à la phase 3, Développement de l’urbanisation vers l’intérieur.

 

Quelles en sont les raisons?

L’extension du réseau des routes nationales et des trains de banlieue, mais aussi les limitations réglementaires à la construction dans les villes ont encouragé durant des décennies l’implantation désordonnée de constructions résidentielles, et ont fait des Suisses une population de pendulaires, de sorte que de moins en moins de gens vivent là où ils travaillent, où ils consomment et où ils passent leur temps libre.

Jusqu’à présent, l’utilisation économique des sols exigée par la Constitution fédérale n’a pratiquement pas été respectée, bien au contraire. Depuis les années 1960 et l’essor économique qui est allé de pair, des terrains ont été déclarés zone constructible sans aucun plan, malheureusement aux mauvais endroits. Selon la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire, cette évolution devrait maintenant être stoppée. Le mitage du territoire a entraîné une énorme extension des infrastructures, une importante augmentation du trafic et, finalement, un développement anti-écologique des biens communs que sont le sol, l’air et la lumière.

Le système suisse de subsidiarité transfère aux cantons la responsabilité et la compétence principale, notamment en matière d’aménagement du territoire, ce qui explique les innombrables niveaux différents de développement et de qualité de l’urbanisation en Suisse. En 2012, pour la première fois dans l’histoire de l’aménagement du territoire suisse, un concept élaboré conjointement et porté à tous les niveaux étatiques a été développé et constitue un premier remède à ce dilemme, bien qu’il ne soit qu’indicatif et non contraignant pour les autorités. En outre, dans le canton de Berne par exemple, on s’efforce d’adapter au développement dynamique des agglomérations les instruments de planification rigides datant des années 1950, comme par exemple les règlements sur les constructions et les plans de zone. On parle ici de plans d’affectation urbains, ciblés, réduits ou fondés sur des principes.

 

Quelle est la critique fondamentale que vous adressez à ces stratégies de densification?

Plutôt que de critique, je préfère parler de stratégies de développement d’un nouveau genre. Mon entreprise, CONT-S, et Sibylle Wälty, Researchier GmbH, ont développé conjointement une approche quelque peu différente de la stratégie de densification sous le terme générique de développement urbain 4.0. Au lieu de trouver des solutions aux nombreux sujets locaux pour les 20 à 30 années à venir, nous cherchons à mettre au point une vision globale à l’échelle de 100 ans. Au moyen de données basées sur la géographie et la surface, nous analysons d’abord dans quelle mesure il est judicieux qu’un site soit étendu ou densifié. Lorsqu’un site répond à des exigences essentielles telles qu’une bonne desserte par les transports publics, une infrastructure suffisante et un nombre minimum d’habitants et de lieux de travail, nous procédons à une analyse fonctionnelle et spatiale selon le principe SESIL: Space – Economics – Society – Infrastructure – Law. Avec les connaissances de base élaborées et évaluées, le développement de la stratégie se déroule selon les trois conditions suivantes:

  1. Densité
    Pour qu’une localité puisse «fonctionner» au plan économique, social et sociétal de manière durable, il faut une densité d’environ 200 à 250 habitants par hectare.

    Pourquoi?

    Une offre diversifiée de magasins, de restaurants et autres locaux commerciaux ne peut exister qu’avec une fréquentation suffisante de clients, à savoir une certaine densité de personnes. Dans un rayon de 500 mètres, soit une superficie approximative de 80 hectares, il devrait donc y avoir une population d’environ 20 000 personnes. Grâce à cette densité, et j’en reviens à votre deuxième question, tout ce qui est indispensable est accessible à pied ou en transports en commun, et la mobilité des pendulaires et des consommateurs vers les centres commerciaux va aller en diminuant à moyen terme.
     
  2. Mix
    Pour que cette densité fonctionne et que le lieu ne dégénère pas en ville dortoir ou ville de travail, il faut un rapport de 2 à 1, c’est-à-dire qu’il faut deux habitants pour un emploi (en équivalent temps plein). La localité vit 24 heures sur 24. Ce mix crée suffisamment d’emplois et d’espace d’habitation pour travailler, consommer et vivre au même endroit.
     
  3. Qualité de l’espace public
    La troisième condition est d’assurer la qualité de l’espace public, dont l’importance croît de plus en plus avec la densification. Cette qualité se définit tant par la limitation volumétrique que par la matérialisation et l’ameublement. Dès le départ, il est important de définir ces espaces et d’en assurer la qualité: surface et type des places adéquats, largeur des rues, ruelles, infrastructures et espaces pour les bâtiments publics – tous ces éléments sont décisifs pour la qualité d’un lieu et pour son identité.

    Lors d’un processus itératif avec toutes les parties prenantes déterminantes – commune, politiques et experts –, une vision de planification urbaine sur 100 ans est élaborée à partir des trois constatations précédentes. Le bon vieux modèle urbain éprouvé sert ici de moyen de communication principal pour de nouveaux processus avec la population et les propriétaires fonciers privés. Il visualise le potentiel de développement de chaque terrain ainsi que la qualité et la quantité des espaces publics et donc la valeur ajoutée visible pour la localité. L’expérience montre que ces deux thèmes sont les plus importants pour la population. A notre avis, le mode de communication largement utilisé au moyen de plans de zones bidimensionnels en couleur a fait son temps.
     

En résumé, le développement d’une ville exige une densité suffisante, un ratio stable entre habitants et emplois ainsi qu’un concept global d’aménagement urbain robuste qui garantisse les espaces publics. La vision crée la confiance, assure la qualité des développements futurs et limite le nombre des débats de fond que déclenche à chaque fois la construction de complexes immobiliers.

 

Y a-t-il des problèmes de régulation dans le contexte de la densification?

D’innombrables, hélas! Outre les règlements de construction et les plans de zone susmentionnés, il existe dans le domaine de la politique environnementale de nombreuses prescriptions et normes, certes nécessaires, mais pas dans une telle mesure et dans une forme aussi restrictive. Les réglementations sur le bruit, par exemple. En fait, je finis par croire que les projets d’urbanisme sont désormais réglés par les normes de bruit. En raison de l’augmentation constante des valeurs d’immissions à respecter, les bâtiments sont soit éloignés de la route, soit d’une profondeur trop réduite pour rester rentables. Cette évolution entraîne des inconvénients massifs aux niveaux les plus divers: le tracé de l’espace routier public devient flou, la densification est rendue impossible et est démotivante pour les développements immobiliers.

Un phénomène similaire s’observe dans la politique et la planification des transports. Même s’il est indispensable qu’un lieu soit suffisamment bien desservi, nous sommes néanmoins d’avis que la hiérarchie temporelle de l’urbanisation n’est pas prise en compte. La construction urbaine – en d’autres termes la structure spatiale d’un lieu – est la partie la plus durable et la plus solide, mais aussi la plus déterminante sur le plan qualitatif, tandis que le trafic comme les diverses utilisations sont plus volatiles et donc de plus courte durée. Des villes bien structurées et planifiées à long terme comme l’ont été Milan, Vienne ou Barcelone sont capables d’absorber tous ces changements sans perte de qualité ou d’identité. C’est précisément cette stabilité qu’il faut aussi instaurer dans les villes suisses.

 

De nouveaux thèmes ont-ils émergé dans le cadre des quartiers densifiés?

Le grand défi que pose la densification vers l’intérieur est de rapprocher de nombreux acteurs dont les intérêts sont très divers. On emploie souvent pour cela l’expression «gestion des stakeholders» qui décrit qui – quand et comment – est partie prenante à un processus de développement ou en tire profit. Les stakeholders ne désignent pas seulement les propriétaires mitoyens, mais toutes sortes de groupes d’intérêt, tels que les associations de quartier, les locataires, les investisseurs, les résidents, les planificateurs, les politiciens, les associations et les autorités. Cela nécessite plus que jamais d’être notamment apte à communiquer, à comprendre et à accepter les compromis.

Les sujets relatifs au trafic, au bruit et à la chaleur peuvent finir par poser un problème s’ils ne sont pas suffisamment pris en compte dans le développement urbain.

 

Lors de la conférence des CEO de l’usic, vous avez plaidé en faveur d’un groupe de réflexion sur l’aménagement du territoire qui soit indépendant de la politique locale. Comment avez-vous eu cette idée?

Mon exposé de clôture «De la vision à la norme, et non l’inverse» a suscité un vif intérêt. La plupart des planificateurs, moi comprise, se plaignent à juste titre que leur tâche principale consiste à respecter toutes les normes existantes. Pour l’innovation, le temps, l’argent et aussi l’audace font le plus souvent défaut. Un groupe de réflexion est politiquement neutre et crée une plate-forme pour des thèmes transversaux, en l’occurrence le développement de l’espace et de l’urbanisation. Un groupe de réflexion pour l’innovation, la stratégie et la vision doit être créé à des niveaux très différents, à l’écart des lois et des normes. Une idée très intéressante me semble-t-il.

 

Quels thèmes ce groupe de réflexion devrait-il traiter et avec quel objectif?

Personnellement, mon objectif principal serait de lancer un nouveau modèle de financement pour le développement de stratégies de densification des villes et des communes. Nous défendons clairement l’idée que la planification du développement urbain ne doit dépendre ni d’intérêts politiques partisans ni de goulets d’étranglement financiers des communes.

Un «fonds de roulement» national, par exemple, pourrait financer la planification d’une stratégie professionnelle de développement d’une localité sous la forme d’un prêt bonifié à long terme. Le remboursement s’effectuerait au moyen de prélèvements sur la valeur ajoutée des zones nouvellement densifiées. Ce type de financement est d’ailleurs utilisé depuis les années 1980 dans la construction de logements d’utilité publique.

Une autre préoccupation est la coopération interdisciplinaire accrue entre les urbanistes, les planificateurs des transports et les architectes.

 

Comment ce groupe de réflexion devrait-il être composé? Seulement de spécialistes du secteur de la planification ou aussi de personnes ayant d’autres spécialités professionnelles?

Comme dans une bonne entreprise, il faut tout d’abord prévoir dans la composition du groupe la présence d’un porte-parole talentueux pour s’occuper de l’ensemble de l’organisation. Cela peut sembler un peu obsolète, mais c’est la seule façon pour qu’un groupe de réflexion puisse éventuellement obtenir des résultats. Les participants sont des penseurs stratégiques, mais gardent les pieds sur terre, ils ont de nombreuses relations, ils sont non conformistes et prêts à prendre des risques. Il est important d’avoir une bonne combinaison d’experts issus du plus grand nombre possible de secteurs différents, mais aussi d’entrepreneurs et de développeurs, c’est-à-dire de clients finaux.

 

Comment faudrait-il procéder pour promouvoir l’acceptation politique d’un groupe de réflexion?

Je suis une inconditionnelle du travail associatif suisse. Les concepteurs qui ouvrent bénévolement en faveur de la culture du bâti au sens le plus large du terme sont incroyablement nombreux. La politique devrait absolument accorder davantage d’attention à cet engagement inlassable en faveur de plus-values. Pour cela, il faut des lobbyistes déterminés et bien connectés dans des réseaux.

 

Comment évolue la ville eu égard au nombre grandissant des générations qui y vivent?

Malgré l’idée romantique toujours présente de la chaumière, le désir de se rapprocher du centre ne cesse de croître, aussi bien chez les jeunes générations que chez les plus âgées. Les communes doivent donc relever le défi de conserver à la ville, ou à son centre, son attrait et son équilibre démographique. Des infrastructures d’éducation, de santé et de loisirs convaincantes sont tout aussi déterminantes que l’approvisionnement et l’élimination durables.

 

Les villes doivent couvrir de très nombreux besoins. Cela peut-il réussir?

La mixité sociale est et reste une question sociopolitique sensible. Une ville a pour tâche de lutter contre d’éventuelles ségrégations, qu’elles soient d’ordre ethnique, politique ou économique. Outre la mise à disposition de logements pour les foyers à faibles revenus, cela signifie également la création d’espaces publics et d’infrastructures pour l’épanouissement de différentes cultures, ainsi que des stratégies spatiales pour promouvoir et imposer l’intégration.

 

En dehors de la densification, quelles sont les tendances auxquelles le secteur de la planification doit s’attendre?

Nous aurons assurément à nous occuper une fois de plus de la mobilité, en particulier de la réaffectation des parkings souterrains qui deviendront probablement inutiles d’ici à 10 ans, mais aussi du réaménagement des espaces de rue qui ira de pair.

Je suis également convaincue que les installations actuelles de technique du bâtiment ne seront plus crédibles ni nécessaires dans les années à venir. L’exigence mondiale de réduction massive des émissions de CO2 invite à réfléchir si l’on considère la forte proportion d’énergie grise utilisée dans la fabrication de ces installations dont la demi-vie moyenne est de 10 à 15 ans. Des exemples récents montrent que l’association entre logiciels actuels et méthodes de construction éprouvées et durables du XIXe siècle peut donner naissance à des bâtiments confortables et élégants, pratiquement exempts de technique du bâtiment.

 

 

 

 

Sabrina Contratto Ménard

Sabrina Contratto Ménard, arch. dipl. EPF SIA CAS Urban Management, a fondé sa société CONT-S en 2018 et s’est spécialisée dans le développement de stratégies globales pour les communes et des régions en développement. Auparavant, elle avait fondé et dirigé le bureau d’architecture Baumschlager Eberle, Zurich. Des mandats de membre d’instances d'évaluation pour des missions d’études et des mandats de membre de conseils d’administration complètent ses activités.

 

 

Verfasst von: Lea Kusano lea.kusano@usic.ch